Saut-d'Eau,
route de la foi
Tous les ans, j’allais à
Saut-d’Eau pour un reportage. Cette ville de pèlerinage célèbre en Haïti attire
la grande foule. Le Nouvelliste reprend ce texte publié dans ses colonnes il y
a sept ans.
La ville de Saut-d'Eau communément appelée
Ville-Bonheur, pour de nombreux croyants, est le lieu mystique d'Haïti où l'on
se débarrasse le mieux de la déveine, de la guigne, des « madichon », des «
dyòk », des « move zè ».
Des pèlerins de partout ont afflué à Saut-d'Eau à
l'occasion de la Mont-Carmel, fêtée en cette ville d'eau de 50 000 âmes, dans
le Plateau central. A l'entrée comme au cœur du bourg où se concentrent les
édifices les plus importants de la commune, les gens se bousculent, les
voitures roulent pare-choc contre pare-choc, les taxis-motos se frayent
difficilement un passage dans ce brouhaha homérique, les 15 et 16 juillet.
Bandes de rara, pèlerins, marchandes, hougans, mendiants, putes, éclopés se
mêlent dans une foule bigarrée de carnaval que la police ne parvient pas à
contenir.
Les prières, les chants dédiés à la Vierge, les rites
vaudou, la musique d'Azor, le vacarme des bandes de rara, l'arôme de l'encens,
le relent des cornes de boeuf, l'effluve des fritures, l’odeur de thé, des
compositions de feuilles sélectionnées pour des bains de chance, le fumet
exacerbé de la viande de porc éveillent les sens tout le long de la route
poussiéreuse menant à la ville.
Saut-d'Eau, sol jaillissant d'eau, route de la foi,
terre bénie pour de nombreux croyants venus en pèlerinage, est la
Ville-Bonheur, le lieu mystique d'Haïti où l'on se débarrasse mieux de la
déveine, de la guigne, des « madichon », des « dyòk », des « move zè »...
Sur les chemins qui conduisent à la cascade, au
calvaire, à Palme ou à l'église, des gens, en groupes, allument des bougies
soit au pied d'un arbre au tronc à moitié calciné, soit sur une pierre noire
près d'une source d'eau. Ils prient, méditent, chantent, puis, l'instant
d'après, plongent dans l’eau purificatrice dans l’espérance de renaître sous de
favorables auspices.
A Palme, à quelques mètres d'une source d'eau, sous un
manguier touffu, un taureau est sacrifié. On suspend la tête de l'animal aux
yeux horrifiés à une branche de l'arbre. La chair du bœuf est partagée,
distribuée le jour de la messe, aux mendiants.
A l'église Notre-Dame
Devant l'église Notre-Dame du Mont-Carmel, ils sont
nombreux les mendiants en quête de nourriture qui se bousculent. Les policiers
font pleuvoir sur le dos des enfants, des jeunes et des vieillards des coups de
« rigwaz » ou de bâton. Chassés, ils reviennent en force vers le hougan ou la
manbo qui leur distribue une pitance.
Un hougan, envahi par des mendiants, sollicite l'aide
des policiers. Les agents de l'ordre utilisent agressivement leur fouet. Une
femme se réclamant de la diaspora distribue des billets verts aux pauvres.
Ceux-ci s'agrippent à elle, et la retiennent par les bras, par la taille,
tirent sa robe. Affolée, elle appelle à l'aide. Les policiers font leur devoir.
Les handicapés, moins agressifs, envoient des signaux
de détresse et font peine à voir : culs-de-jatte, unijambistes, manchots,
aveugles égrènent leurs éternelles litanies. A côté d'eux, les « bòkò » font
tinter des clochettes et appellent les gens qui vont assister à la messe à
faire une pause au pied de leur petite chaise, le temps de tirer une carte, le
temps d'allumer une bougie et de verser un peu de clairin au nom des saints et
des loas.
L'enceinte de l'église Notre-Dame est pleine à craquer
: officiels du gouvernement, parlementaires, fidèles prêtent l'oreille à
l'homélie de Mgr Pierre-André Dumas.
A peine nommé à la tête du nouveau diocèse des Nippes,
l'évêque, assisté d'une vingtaine de prêtres, a fait sa première sortie
officielle lors de la patronale de Saut-d'Eau, pour clamer sa foi en Dieu et
demander aux Haïtiens de s'aimer les uns les autres, de s'armer de courage et
de volonté pour construire un monde d'union et de fraternité en vue de faire
échec à la misère qui ronge les membres de la famille haïtienne. Il explique
que le chemin de la délivrance pour tout un peuple passe par le développement,
seul moyen de sortir de la bêtise, de l'ignorance et des bas-fonds de la
misère.
A la Cascade
Portant costume de bain sexy comme à la plage, une
femme en transe risque de se fracturer le cou dans la cascade architecturée en
gradin. Ses proches la retiennent et l'emmènent loin de l'ambiance qui règne
dans l'eau.
Dans l'escalier, descendant vers la cascade, un
va-et-vient de pèlerins aux vêtements bigarrés et de toutes les couleurs fait
penser à l'arc-en-ciel. Le site prend mystérieusement vie avec les prières, les
chants et les trombes d'eau dévalant le saut où grouillent une foule de gens en
quête de bénédiction.
Muni d'un morceau de savon, de bouteilles de parfum et
d'une brassée de feuilles d'odeur impénétrable, Dr Chavannes vient aux pieds de
Notre-Dame pour solliciter son intervention en sa faveur lors des prochaines
élections. « Je veux briguer un poste au Sénat de la République. Je mettrai mon
mandat sous la protection de la Vierge », clame-t-il.
Le médecin jette son slip dans l'eau saturée de
vêtements abandonnés et s'en va. Demain, le jour de la fête, il continuera,
dit-il, son pèlerinage à l'église et au calvaire.
Rhau Winston, représentant d'une fondation haïtienne,
révèle : « Autrefois, tous les documents que je soumettais à plusieurs
institutions, au nom de ma fondation, étaient rejetés. Lorsque je les ai placés
sous la protection de manman Marie, toutes mes demandes ont été agréées par ces
mêmes institutions », avoue-t-il.
Dans les grottes, sous les feuillages de grands arbres
et sur les marches de la cascade qui se répand en nappe d'eau, Saut-d'Eau
continue d'exercer son attraction mystique sur des milliers de croyants.
La ville de Saut-d'Eau, de son ancien nom
Ville-Bonheur, fut fondée en 1905. Elle fut élevée au rang de commune en 1926.
Elle a 4 sections communales : Rivière-Canot, La Selle, Coupe-Mardigras et
Montagne-Terrible.
Claude
Bernard Sérant serantclaudebernard@yahoo.fr
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